danseurs-de-jonquieres-na

 

n dix-sept cent et tant, l’an qu’il prit robe rouge et chaperon cramoisi, doublé de velours bleu, Monsieur de Langaste, nommé consul, paya de ses sous et deniers une fête aux jonquiérois.

Ce fut le jour des rois, un beau dimanche, qu’il fit chanter les cigales en plein hiver et qu’il lassa les tambourinaires de l’endroit tant l’on but toute la nuit. Et tant l’on dansa dans la grande salle de son château.

Mais, bien que ses vingt ans fussent en fleur, et qu’elle fut, tout l’an, jours et fêtes, habillée des dimanches, la fille unique du nouveau consul, Damoiselle Juliane fit tapisserie au bal : pas un jouvenceau, mêmement pas un galant vieux qui voulut la faire danser !
Allez donc chercher ! Elle était un tantinet boiteuse, un brin grêlée, des yeux louches et bordés d’anchois… et dans tout ça (elle la portait après tout d’une façon charmante), sa petite bosse se voyait à peine… Que voulez-vous ?…
Et quand, à l’aube, le bal prit fin, damoiselle Juliane, au bras de sa mère, sortit, le cœur gonflé, de la grande salle, rafraichissant de ses pleurs les anchois de ses yeux.

– Juliane, ma fille belle, lui dit le lendemain Monsieur le Consul, va ! Sois tranquille : dorénavant, tu danseras tant que tu voudras ! Je t’en réponds !

Et ce jour même, le fourrier de la ville, à son de trompe, publia, par tous les coins et recoins de Jonquières :
– Au nom du roi, et de la part de Monsieur de Langaste, par la grâce de Dieu, noble consul, on fait savoir à notre peuple que toutes fois et quantes qu’on dansera, soit de jour, soit de nuit, dans notre cité de Jonquières, les danseurs prendront les danseuses à la file. Sept heures de carcans puniront les contrevenants, s’il y en a.
Ainsi le veut, ainsi l’ordonne, Monsieur de Langaste, noble consul de Jonquières.

Si elle fut contente, Damoiselle Juliane de Langaste, ça ne se demande pas ! Toutes les fois qu’il y eut bal à Jonquières, fût-ce de nuit, fût-ce de jour, elle dansa,  dansa !… et fit danser sa petite bosse tant que le cœur lui en dit .

C’est de là que vient ce vieux dicton  provençal : Prendre à la file, comme à Jonquières quand on danse.

 

Extrait de
Récits et contes populaires de Provence
réunis par Jacques Lacroix et Jean Marie Lambard
dans le vieux Martigues
Editions Gallimard

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