l avait joué tout le jour et une partie de la nuit ; et tout le deuxième jour, et tout le troisième aussi. C’est peut-être le froid qui poussait les invités de la noce à danser, à bondir, à tourner, à taper du pied. Ou alors c’était la joie des mariés. Ou encore la musique endiablée que Paulin faisait jaillir de son violon…
Il n’était jamais fatigué. « Vous voulez danser ? Je joue. Danser encore ? Mon archet court sur les cordes. Danser toujours ? Une bourrée, une gavotte, une farandole… Mon répertoire est infini, je peux vous faire tourner pendant des semaines. »

Au soir du troisième jour, même les plus acharnés étaient épuisés. En souriant, Paulin rangea son violon dans son sac. A présent que la noce était finie, il avait hâte de rentrer chez lui, de retrouver les siens.
Reste donc avec nous cette nuit, lui proposa le maître des lieux. Tu partiras demain à l’aube.
Mais Paulin était pressé et le chemin à parcourir ne lui faisait pas peur. Il partit donc alors que la nuit venait de tomber.

Au début, le chemin traversait une plaine avant de venir s’enrouler sur une colline arrondie. Au-delà commençait la forêt. Le sol était gelé et l’air glacé. Paulin avançait d’un bon pas en sifflotant pour se sentir moins seul. Il était content de lui. Il avait gagné suffisamment de pièces pour rester tranquille quelque temps.

Le ciel était clair et là-bas, sur l’horizon, montait une lune blafarde à peine voilée d’un nuage de brume.

Quand Paulin pénétra dans la forêt, tout devint plus sombre. Les hauts sapins se dressaient devant lui comme une muraille infranchissable. Le sentier traversait cette muraille, comme un mince fil noir dont on ne voyait pas le bout.

Paulin s’y engagea. Il n’avait pas peur. Pourtant le bois craquait ; derrière lui il avait l’impression d’entendre comme un piétinement léger. Un oiseau s’envola soudain. Il sursauta, se retourna… rien.
Il repartit en accélérant le pas.

Derrière lui le frôlement reprit.
Cette fois, la peur gagnait Paulin. Il sentait son estomac se serrer, la sueur glaça son dos. Il tenta d’aller plus vite encore. En vain. La chose était là ; il le sentait.

Tout doucement, sans cesser d’avancer, il se retourna. Une ombre grise stationnait au milieu du sentier, plantée sur ses quatre pattes. Paulin vit le long museau pointu et deux yeux jaunes qui s’allumèrent lorsqu’un rayon de lune vint les éclairer.

Un loup !

Paulin était plutôt courageux mais là, il sentait ses jambes trembler. Il n’avait même pas pris un bâton pour se défendre !

Sans réfléchir, il commença à courir, éperdu sur le chemin gelé. Mais l’autre le suivait, tranquillement, toujours à la même distance, et Paulin savait qu’il ne tiendrait pas jusqu’au bout. Le souffle court, il ralentit, puis s’arrêta.

Dans son dos, le loup avait fait de même.

« Qu’attend-il ?… Que veut-il ? » se demandait Paulin.

Saisi d’une inspiration subite, il ouvrit son sac, en tira un morceau de pain qu’il lança à la bête et vite, il se remit à courir.
Le loup ne fit qu’une bouchée du quignon. Quelques secondes après, il était à nouveau sur les talons de Paulin. Alors celui-ci sortit le jambon, la saucisse, la brioche… tout ce qu’on lui avait donné avant qu’il ne quitte la noce. Le loup engloutissait tout d’un claquement des mâchoires qui glaçait le sang de Paulin.

Bientôt la besace fut vide et le loup se rapprocha. Le chemin était encore long et Paulin le savait. D’un moment à l’autre, la bête allait lui sauter dessus… Il serait incapable de se défendre…

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Alors il sortit son violon, l’ajusta sous son menton, prit son archet, le passa sur les cordes. Un son aigu traversa le silence nocturne. Paulin lui-même en sursauta. Etait-ce bien lui qui avait fait jaillir ce son étrange de son instrument ?… Le loup semblait se poser la même question… Il s’était arrêté net, s’était assis et semblait attendre la suite.

Alors Paulin recommença à jouer. Comme à la noce. Polka, gavotte et farandole, il enchaina les airs, dansant, sautant, tournoyant sur le chemin.
Le loup le suivait au même rythme, comme enchanté, s’arrêtant quand Paulin s’arrêtait, guettant la reprise de la musique, le début d’un nouvel air.

Il fallut plusieurs heures à Paulin pour arriver au bout de la forêt. La gorge sèche, les doigts gelés sur l’archet, il se disait que jamais il ne tiendrait jusqu’au bout…
Et puis les arbres s’éclaircirent ; là-bas, en contrebas, les premières lueurs du village apparurent. Il accéléra le rythme, bondit hors du couvert des arbres, se retourna.

Le loup s’était assis au milieu du chemin et le regardait s’éloigner… Alors Paulin sut qu’il était sauvé.

 

D’après un conte traditionnel du Jura
Extrait de
Mille ans de frissons
Editions Milan Jeunesse

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