l était une fois un jeune garçon qu’on appelait Petit-Jean. N’ayant connu ni père ni mère, il devait gagner sa vie tout seul en se plaçant comme domestique de ferme, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre.

Depuis trois ans, il était au service de maître Etienne, et dame ! Ce n’était pas une fameuse place : maître Etienne était bien le plus affreux grippe-sou qu’on pût trouver dans tout le pays.
Levé avant le soleil, Petit-Jean travaillait jusqu’à la nuit. A midi, du pain dur et un verre d’eau. Le soir, une soupe. Avec cela, jamais un mot aimable. Les bêtes étaient mieux traitées que lui.

A la fin, le garçon en eut assez.
La Saint-Jean venue, il mit son pantalon de velours bleu, sa veste des dimanches et ses souliers de cuir et s’en fut demander congé à son maître :
– Tu veux me quitter, mon garçon? lui dit l’autre. Tu as tort. Tu ne trouveras pas beaucoup de maison où les domestiques soient aussi bien traités que chez moi. Mais a ton aise ! Ce n’est pas moi qui te retiendrai ! Qu’est ce que tu attends ? Tu veux des gages je parie. Eh bien, soit ! Voyons cela… Tu m’as épointé une fourchette… et puis tu reprenais souvent de la soupe… Tu m’as coûté cher ! Tiens, voici trois sous, un sou pour chaque année que tu as passée sous mon toit. et maintenant, file, c’est bien payé.

Trois sous pour trois ans de travail ! C’était se moquer du monde ! Pendant un instant, Petit-Jean faillit laisser parler sa colère.

Et puis, le soleil était si beau, l’air si plein de bonnes odeurs, qu’il ne voulut pas gâcher cette journée de printemps par une dispute.

Toi, mon bonhomme, je te retrouverai, pensa-t-il. Et il tourna les talons.

A peine avait-il franchi le portail de la ferme que déjà sa colère était tombée ; en traversant la prairie, il mit une fleur à sa boutonnière ; au village, il acheta de pain et du lard pour ses trois sous, et, lorsqu’il parvint au pont de pierre qui enjambe le ruisseau, il chantait, insouciant et joyeux comme un oiseau des bois.

Au bout du pont, un homme était assis. Pauvrement vêtu, le dos voûté, il s’appuyait sur un bâton. il ne devait pas être du pays, car le valet ne l’avait encore jamais vu. Ses yeux graves et doux regardaient venir Petit-Jean. On aurait dit qu’il l’attendait.

– Belle journée : fit Petit-Jean, pour dire quelque chose.
– Oui, belle journée, répondit l’autre, pour qui est jeune et n’a pas le ventre creux.
– Ma fois cela tombe bien : j’ai assez de pain de lard pour deux. Aidez-moi à en venir à bout, vous me rendrez service.

Et les voilà qui ouvrent leur couteau et qui se mettent à manger.
Du lard et du pain, il n’en resta bientôt plus trace.

Le dernier morceau avalé, le vieil homme repris :
– Et si tu avais un souhait à faire que demanderais-tu ? Etre riche ? Connaître l’avenir?

Mais Petit-Jean se souciait bien peu de tout cela. Ce qu’il aimait, lui, par dessus tout, c’était la danse, les belles rondes villageoises qui mettent tout le monde de bonne humeur, qui donnent le même sourire aux vieux et aux jeunes, aux gens sérieux et aux enfants.

– Je demanderais un violon, dit-il, qui fasse danser tout ceux qui l’entendrait sans qu’ils puissent s’en empêcher.
– Tu n’est guère exigeant, répondit en souriant l’inconnu.
Puis il se leva, et, reprit son bâton.
– Adieu Petit-Jean, dit-il, bonne chance et merci pour le repas. Le violon est là dans ton sac. Tâche d’en faire bon usage.

Et il disparu.

Qui était-il ? Etait-ce saint Pierre venu rendre visite à Saint Jean donc c’était la fête ? Avait-il pris cet aspect misérable pour éprouver la charité des passants ? On ne le saura sans doute jamais.

Petit-Jean n’eut rien de plus pressé que de vider son sac sur l’herbe. Le violon s’y trouvait bien – l’archet aussi – mais ils ne s’y trouvaient pas seuls : le sac contenait une poularde rôtie, une miche croustillante, une bouteille de vin bouché et une galette aux amandes, grasse, épaisse, luisante, comme on en voit dans les fermes riches, sur la table du réveillon.
Et ce n’est pas tout ! En plongeant la main dans sa poche, Petit-Jean eut encore la surprise d’y trouver sa bourse, cette bourse qu’il avait vidée tout à l’heure, pleine maintenant de Louis d’or à faire craquer les coutures. Il avait reçu plus qu’il n’avait demandé. Petit-Jean étala les pièces d’or sur son mouchoir, pour le plaisir de les voir briller au soleil, mais l’idée ne lui vint même pas de les compter.

C’est alors qu’il entendit un bruit de branche cassées dans les broussailles bordant le chemin.
Un homme y était caché qui le regardait, les yeux écarquillés. Le valet reconnut maître Etienne. L’avare, passant par là, avait aperçu son ancien domestique et s’était glissé dans le fourré pour l’observer à son aise.

– Ce n’est pas possible, pensait-il, ce garçon n’avait que trois sous en me quittant ce matin, et le voilà riche ! Où diable a-t-il trouvé tout cet or? Ne me l’aurait-il pas volé ? D’ailleurs, qu’importe ?… Ces pièces-là seraient mieux dans mon armoire que dans sa bourse.

Pendant ce temps, Petit-Jean accordait son violon.
– Bonne occasion d’essayer son pouvoir ! pensa-t-il.
Et il attaqua une contredanse.

Dès la première note, soulevé de terre par une force mystérieuse, le fermier bondit sur ses pieds, arrondit les bras au dessus de la tête et se mit à sauter d’une jambe sur l’autre, comme font les ours à la foire.
Les épines griffaient son visage et déchiraient ses vêtements, mais c’était plus fort que lui : plus le violon chantait plus il sautait.
– Arrête ! hurlait-il. Tu sais bien que je ne danse jamais.
Pour toute réponse, Petit-Jean raclait de plus belle. A la fin pourtant, il eut pitié de lui et le laissa aller.
– Tous mes compliments, maître Etienne, lui cria-t-il. Vous dansez à la perfection. C’est plaisir de vous voir.

L’autre ne l’entendait déjà plus. Vert de rage, il filait vers sa voiture, grimpait sur le siège, et, fouettant sa bourrique, gagnait la ville au grand galop. Chemin faisant, le grigou ruminait sa vengeance.

En loques et tout égratigné, il s’en fut trouver le juge.
– Voyez, lui dit-il, comme Petit-Jean m’a traité. Un garçon que j’ai nourri pendant trois ans ! Voilà comment il me remercie !
– Pourquoi vous a-t-il ainsi malmené ? demanda le juge. Lui aviez-vous cherché querelle?
– Point du tout. il s’est enfuit ce matin, emportant mon déjeuner et ma bourse. Et comme je cherchais à l’en empêcher, le drôle s’est jeté sur moi et m’a mis dans l’état où vous me voyez.
– Soyez tranquille, mon brave, nous vous ferons rendrons justice.

Le juge lança aussitôt ses gardes à la poursuite de Petit-Jean qui fut arrêté. On le fouilla. On trouva sur lui la bourse pleine de Louis d’or.
– Est-ce là votre bourse ? demanda le juge au fermier.
– C’est elle ! Je la reconnais. Ce matin encore, elle était dans mon armoire.

Petit-Jean protesta, raconta son histoire, mais personne ne voulut le prendre au sérieux. La vérité est quelquefois difficile à croire, même pour un juge.

– Vous êtes un grand coupable, lui dirent ces messieurs de la cour, nous vous condamnons à être pendu.

Et les gardes emmenèrent Petit-Jean.

Le jour de l’exécution, la grande place de la ville était noire de monde. On avait dressé pour le roi, l’archevêque et les notables de la cité, plusieurs tribunes richement tendues à leurs couleurs.
Tout ce qui restait de place grouillait de bourgeois endimanchés, bien installés sur leurs bancs, leurs chaises et leurs pliants. Il y avait encore des curieux aux fenêtres, aux balcons, aux lucarnes et jusque dans les tilleuls de la promenade. Tout ces gens-là, auraient mieux fait de rester chez eux, mais ils furent bien punis de leur vilaine curiosité, comme vous allez le voir.

Maître Etienne était assis au premier rang. Il expliquait l’affaire à ses voisins et semblait beaucoup s’amuser.

Soudain, il se fit un grand silence : Petit-Jean venait d’arriver.
Il monta gaillardement sur l’échafaud, se tourna vers la tribune royale et demanda en grâce à sa Majesté l’autorisation de jouer une dernière fois de son violon.
– Non ! Non ! hurla maître Etienne en bondissant de son siège. Empêchez-le ! Il va nous faire tous danser !
– Que l’on fasse taire cet ivrogne ! dit le roi au milieu des rires. Et toi, pauvre garçon, joue, puisque tu le désires.

Un garde rendit son violon à Petit-Jean. Il le plaça sous son menton, l’accorda soigneusement et se mit a jouer.

Alors, le violon enchanté montra son pouvoir.

Dès la première note, crac! voilà tout le monde debout.
A la seconde note, chaises et pliants volèrent en l’air et les lorgnons disparurent dans les poches. Le roi dansait la gargouillade avec une marchande de marée. Le juge battait des flics- flacs avec la maîtresse d’école. Le bourreau tapait la bourrée avec un ministre, tandis que la reine-mère entraînait l’archevêque dans un brillant duo de claquettes. On dansait aux fenêtres, on dansait sur les balcons, on dansait dans les tilleuls.
Cette coquine de musique se glissait partout : elle entrait par les portes ouvertes, se faufilait dans les corridors, soulevait les infirmes dans leurs lits et les nourrissons dans leur berceau.
Il y avait des rondes de souris dans les greniers, des quadrilles de rats dans les égouts.
Les moineaux rassemblés sur les toits attaquèrent une chaîne anglaise sans se soucier des matous qui, accourus de tous les points du quartiers, dansaient la gigouillette dans les gouttières.
Une statue de bronze, représentant un philosophe mort depuis deux ou trois cents ans, descendit de son piédestal, agrippa la jolie blanchisseuse de la rue des halles et l’entraîna dans une courante à l’ancienne mode.
On vit même un groupe de bigotes, happées au sortir de confesse par la mélodie endiablée, pincer mignonnement leurs cotillons et faire aller leur jambes de droite et de gauche.
Puis, avec des rires de pensionnaires après vêpres, toutes gagnèrent la place à cloche-pied et se mirent à tourbillonner dans les bras des gardes.

violon-enchante-na

D’abord, cela fut très agréable, puis ce le fut moins, puis cela devint insupportable.

Alors les plus fatigués demandèrent grâce…

Mais le musicien faisait la sourde oreille.
– Arrête ! cria le roi, je te rends ta liberté.

Petit-Jean jouait toujours.

– Arrête donc ! repris le roi, je te donnerai ma fille en mariage.

Du coup, le garçon laissa tomber son archet. Jugez un peu : gendre du roi, cela demande réflexion.

Les danseurs en profitèrent pour souffler. Ils s’affalaient dans tout les coins, suants, haletants, cramoisis, à bout de forces.

– Attrapez celui-là ! cria Petit-Jean en montrant maître Etienne qui tentait de se cacher dans la foule. C’est un menteur, un avare et un méchant.

Empoigné par les gardes, traîné aux pieds du roi, pressé de questions, le fermier dut avouer ses fautes et reconnaître devant tous l’ innocence de son valet.

Le roi, furieux, voulait le faire pendre sur le champ, mais Petit-Jean demanda sa grâce.

Le pingre s’en retourna chez lui suivi d’une bande de polissons qui lui jetaient des tomates.

Quand au roi, il tint sa parole, et bientôt Petit-Jean épousa sa fille, qui était la plus jolie et la plus charmante princesse du monde.

Il y eu à cette occasion de grandes fêtes et de grands festins pendant plusieurs semaines.
Je n’ai pas besoin de vous dire que l’on y dansa beaucoup !

 

Jean Michel Guilcher
d’après un conte traditionnel de France
Les classiques du Père Castor

Retour au sommaire