l était,… ou il n’était pas, un paysan qui partait tous les matins, à l’aube, pour labourer et semer son champ situé bien loin du village.
Dans son sac, il emportait de quoi manger : une tomate, un oignon, quelque olives, un pain, un fromage ou un plat de lentilles et de blé concassé que sa femme lui avait préparé la veille.
Surtout, il n’oubliait jamais d’emporter sa flûte.

A midi, il s’installait sous un arbre, au milieu du champ, il mangeait avec appétit de celui qui a bien travaillé, puis il sortait sa flûte et il jouait.

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Sa musique était tellement belle que les oiseaux s’arrêtaient de chanter pour pouvoir l’écouter. C’est du moins, ce que disaient les gens qui le connaissaient…

Un jour, alors qu’il jouait, les yeux fermés, il sentit une présence, à côté de lui ; il ouvrit les yeux et vit un serpent qui dansait, ivre de bonheur.
Le paysan continua à jouer, il trouva même un grand plaisir à voir le serpent se mouvoir sur sa musique.
Au bout d’un long moment, le serpent s’arrêta, cracha une pièce d’or entre les jambes du paysan et se faufila dans un trou.

Le paysan revint chez lui fou de joie. Il donna la pièce d’or à sa femme et lui raconta l’histoire.

Ce soir-là, on fit la fête dans la maison et le paysan joua de sa flûte avec un talent exceptionnel.

Depuis ce jour, et pendant de longs mois, le serpent revint danser tous les midis au son de la flûte, et il déposa, à chaque fois, une pièce d’or entre les jambes du paysan. Le paysan devint riche. Il acheta une grande maison, il acheta des terrains, il acheta des robes et des bijoux pour sa femme et il envoya son fils à l’école, et jamais il ne manqua son rendez-vous avec le serpent.

Un beau jour, ou plutôt un mauvais jour, le paysan se senti un peu fatigué, un peu malade. Il n’avait pas le courage d’aller jusqu’au champ ; mais, comme il ne voulait pas perdre la pièce d’or que le serpent lui donnait quotidiennement, il demanda à son fils de prendre la flûte et d’aller jouer à sa place.

Le garçon arriva au pied de l’arbre vers midi, il s’installa et se mit à jouer. Sa musique était belle, presque aussi belle que celle que son père. Le serpent s’avança et se mit à danser, ivre de bonheur. Le garçon jouait et le serpent dansait. Au bout d’un moment, le serpent s’arrêta, et il déposa comme d’habitude la pièce d’or entre les jambes du musicien.

Le serpent partait déjà vers son trou, lorsque le garçon se dit :
« Si ce serpent nous donne chaque jour depuis des mois une pièce d’or, c’est qu’il doit en avoir un trésor inépuisable ; et ce trésor j’aimerais l’avoir tout de suite »
Aussitôt, il lança une pierre qui toucha la queue du serpent et la coupa. Rapide comme un éclair, le serpent se retourna et mordit le garçon qui mourut sur le coup.

Ne voyant pas son fils revenir, le paysan s’inquiéta. Il quitta sa maison et se dirigea vers son champ. Sous l’arbre, il trouva son fils mort, à côté de la queue du serpent. L’homme ramassa la flûte et se mit à jouer. Le serpent ne tarda pas à se montrer, mais cette fois-ci, il refusa de danser.
– Oublions ce qui vient d’arriver, et recommençons comme avant, dit le paysan.
– Malheureusement, rien ne sera plus comme avant, répondit le serpent, pour la simple raison que je ne pourrai jamais te rendre ton fils, comme tu ne pourras jamais me rendre ma queue.

On raconte que le serpent ne se montra plus jamais, et que la musique du paysan fut triste et nostalgique jusqu’à la fin de ses jours.

 

Le conte oriental
La tradition orale au Liban
Jihad Darwiche
Collection L’espace du conte
Edisud

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