l  y a plus de mille cinq cents ans, en Perse, le roi Bahram Goûr s’était égaré au cours d’une chasse au zèbre et rejoignait son palais, solitaire, déguisé en marchand ambulant, à travers hameaux, villes et champs.
Comme son anonymat le protégeait, il en profitait pour voir son peuple d’un peu plus près. Il remarquait que les pauvres se plaignaient de vivre dans la boue et de manquer de tout, que les riches n’en avaient jamais assez et en voulaient toujours davantage, que les hommes malades râlaient de ne rien pouvoir avaler tandis que ceux doués d’une bonne santé se rendaient malades à force de s’empiffrer…
Bref, Bahram Goûr se disait que, chez lui comme ailleurs, chacun faisait comme il pouvait. Seulement, comme il trouvait parfois lui-même remède à ses mélancolies en caressant le tchang, l’antique lyre persane, il lui est venu à l’idée d’organiser d’immenses festivités au cours desquelles il ferait jouer de la musique durant un mois entier, afin d’épanouir le cœur de ses sujets.

Hélas, à peine rentré au palais, ses conseillers lui ont avoué que précisément, compte tenu de la morosité des temps, il manquait cruellement de musiciens dans le pays.

– Ce que je veux, je le veux ! a répondu royalement Bahram Goûr.
Et il a envoyé sur-le-champ un émissaire à son beau-père le Grand Shankal, roi du Cambodge et maharadjah des Indes, lui demandant s’il n’avait pas chez lui par hasard quelque douze mille musiciens à lui envoyer pour égayer son royaume.
Le Grand Shankal, à son tour, s’est adressé au peuple des Louris, fameuses tribus nomades vivant de musique, de danse et déambulant à travers les vallées du Gange.

Aussitôt, sans hésiter, douze mille d’entre eux, joueurs de luth, flûtistes, chanteurs, violonistes et percussionnistes se sont mis en route !

Dans un tintamarre fabuleux, l’immense procession a remonté le Gange, longé les hauts plateaux du Népal, traversé le Pakistan, escaladé les montagnes de l’Afghanistan, pour arriver en Perse, où Bahram Goûr les a accueillis avec ivresse.
L’inénarrable fête n’a pas duré moins d’un mois de temps. Et enfin, pour récompenser les Louris de leur peine et mérite, le roi leur a dit :
– Recevez chacun un bœuf et un âne chargé de blé. Installez-vous dans le pays sur toute terre dont vous pourrez disposer. Pour assurer votre subsistance, semez ce blé. Et revenez dans un an afin que nous organisions de nouvelles festivités.

Les Louris s’en sont donc allés à travers le pays. Mais plutôt que de s’implanter et de tirer la charrue comme le leur avait demandé Bahram Goûr, partout où ils allaient, comme à leur habitude, ils vivaient de fêtes organisées et mangeaient quand cela leur chantait les bœufs et le blé qu’on leur avait donné.
C’est pourquoi, lorsqu’après une année et un grand tour de Perse, ils sont revenus se présenter devant Bahram Goûr, ils étaient tout aussi pauvres et démunis que lorsqu’ils étaient arrivés.

Le roi est rentré alors dans une violente colère, leur reprochant d’avoir gaspillé bœufs et blé, sans penser à planter et à cultiver.
Mais les Louris lui ont répondu :
– Pardonnez-nous seigneur, mais nous sommes musiciens, non cultivateurs. Pensez vous vraimet qu’il soit possible de manier à la fois la charrue et l’archet, de frapper l’enclume et le tambour ? Si nous ne passions nos vies à répéter inlassablement nos chansons et à repasser l’usage de nos instrument, croyez-vous sincèrement que nous pourrions continuer à vous plaire ?
Ces paroles droites et claires ont touché le cœur de Bahram Goûr et lui ont secoué l’âme. Mais il en a pris peur ! Oui, il a pris peur que, trop séduits par ces ménestrels libre penseurs, son peuple lui-même s’arrête de cultiver pour s’en aller jouer de la musique !
Alors il a convenu avec les Louris qu’ils ne resteraient chez lui que le temps de donner leurs fêtes, et repartiraient aussitôt avec leurs ânes et leurs instruments quêter leur vie sous le vaste ciel du monde afin que jamais leur sort ne paraisse enviable à quiconque.

Et cette fois, tout s’est passé comme le roi Bahram Goûr l’avait dit. Les Louris n’ont plus jamais cessé d’errer la sur terre. Plus tard, ils ont pris le nom de Roms, Manouches, Sintés, Yéniches, Gitans…
Et aujourd’hui encore les hommes sédentaires sont pris d’un frisson de rêve en les voyant passer. Mais chacun se conforte vite à l’idée que les gens du voyage doivent tout de même mener une vie bien misérable, quand eux savent secrètement la chance de ne pas être lié à une terre, et de vivre de vent plutôt qu’à la sueur de leur front.

Dans la nuit, les feux de leurs campements tracent sur la terre les dessins des constellations qui les protègent. Telles les comètes du ciel, ils laissent traîner derrière eux un mirage de poussière et de poudre aux yeux.

 

Extrait de
Contes des sages musiciens
Recueillis par Jean-Jacques Fdida
Editions Seuil

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