en croire les vieilles légendes, un peuple de lutins malicieux habitait autrefois les landes et les forêts de Bretagne. On les appelait les korrigans.

Tant que le jour durait, ils demeuraient cachés au fond des cavernes sous les dolmens, près des sources ou dans le creux des rochers et des arbres.
Sitôt la nuit venue, ils se rassemblaient sur la lande pour danser, chanter et jouer de mauvais tours aux passants attardés. Malheur à celui qu’ils entraînaient dans leurs rondes! Le pauvre en tombait malade…

Pas toujours, cependant… à preuve François Kerlidou, le tisserand, qui prit part à leur danse et ne s’en trouva que mieux.

En ce temps-là, les tisserands allaient travailler de ferme en ferme. Chaque maison avait son métier à tisser. Aviez-vous besoin d’étoffe ? Vous appeliez le tisserand, vous lui fournissiez fil et laine, et pousse la navette! Le tissu se faisait chez vous, sous vos yeux, avec le lin de vos champs ou la laine de vos brebis.

François Kerlidou était donc toujours en route, tantôt chez l’un tantôt chez l’autre, bien accueilli partout.

Non seulement c’était le meilleur ouvrier du pays, le plus adroit, le plus consciencieux, mais encore c’était un boute-en-train infatigable. Toute la journée il chantait en travaillant, et le soir après souper, petits et grands se serraient autour de lui pour l’entendre raconter des histoires. Avec lui, on était sûr de passer une bonne soirée.

Et pourtant, au fond du cœur, le pauvre garçon n’était pas heureux : il était bossu, et , bien qu’il ne voulût pas le laisser paraître, cela le chagrinait fort.

Un soir, le tisserand rentra plus tard que de coutume. Il venait de terminer une pièce de drap dans une ferme isolée. Le maître l’avait retenu à souper. Il avait fallu trinquer, chanter, conter, trinquer encore. Bref, quand François se mit en route, la nuit était tombée depuis longtemps.

– Vous feriez mieux de rester coucher ici, lui dit la fermière, il ne fait pas bon être dehors à cette heure. Si vous alliez rencontrer les korrigans !

– Bah! répondit François en riant, que voulez-vous qu’ils fassent d’un pauvre bossu comme moi ? Bonsoir, la compagnie.

Et le voilà parti.

Tant qu’il fut sur la route, il n’entendit rien et ne vit personne. Mais quand il pris le sentier qui traverse la lande, il lui sembla entendre un piétinement léger.
Il avança plus lentement et prêta l’oreille.
Alors il commença de distinguer un bruissement de petites voix pointues, de rires, une chanson.
Enfin, comme la lune sortait d’un nuage, François vit, à quelques pas devant lui, la ronde des korrigans. Tantôt elle martelait le sol, tantôt elle bondissait par-dessus les touffes d’ajoncs ! Les danseurs n’étaient pas plus hauts que la bruyère de la lande.

Un seul des korrigans ne dansait pas. Il était debout sur une pierre moussue, abrité par une haute fougère. Un cercle d’or brillait sur sa tête, un collier à son cou, une baguette étincelait à son poing et voltigeait au rythme de la danse. Il l’abaissa tout à coup et les korrigans s’arrêtèrent net en apercevant le tisserand.

– Viens danser, François Kerlidou, lui crièrent-ils, viens danser et chanter avec nous !
– Je veux bien, mes amis, si vous m’en croyez capable, répondit le tisserand en s’efforçant de faire bon visage.

Et bravement il entra dans la ronde. D’abord il eut peine à suivre les pas rapides des lutins. Puis il s’y habitua. Puis il y prit plaisir.
Une seule chose l’étonnait : la chanson n’avait que trois paroles, toujours les même :
Lundi, Mardi, Mercredi,
Lundi, Mardi, Mercredi…

A la fin François n’y tint plus :
– Est-ce tout ? demanda-t-il. Ne savez vous pas la suite ?
– Nous ne la savons pas, François Kerlidou
– Eh bien ! je vais vous l’apprendre ! Chantez avec moi :
Lundi, Mardi, Mercredi,
Jeudi, Vendredi, Samedi…

– Jeudi, Vendredi, Samedi, répètent les lutins en chœur.

et les voilà qui applaudissent, qui s’embrassent, et se roulent dans l’herbe, en culbutant les uns sur les autres.

– Bravo ! Merci ! Vive François Kerlidou !

Le tisserand les regardait sans comprendre.

Sa surprise fut plus grande encore quand le korrigan à la baguette d’or s’avança vers lui en souriant. Les danseurs s’inclinaient sur son passage.
C’était le roi du petit peuple.

– Mon ami, dit le roi, tu ne sais pas quel service tu viens de nous rendre ! Depuis sept mille ans nous cherchons à apprendre les paroles que tu viens de nous enseigner.

En punition des mauvais tours que nous avons, autrefois, joués aux fées, nous avons été chassés du pays de féerie, et condamnés à vivre dans la lande jusqu’à ce qu’un homme termine, de lui-même, notre chanson. Grâce à toi, la voilà presque finie. N’y ajoute plus une parole, car maintenant, seul un autre homme peut l’achever. Comment te récompenser ? Veux-tu de l’or ? des pierres précieuses ? Nous avons des trésors cachés sous la terre…
– Je vous remercie, répondit le tisserand, je n’y tiens pas. Mais s’il était en votre pouvoir de m’enlever ma bosse, cela ferait mieux mon affaire.
– Supprimer ta bosse? Nous le pouvons. Tu vas voir. Holà! korrigans, à l’ouvrage!

François n’eut pas même le temps de comprendre ce qui lui arrivait : des dizaines de petites mains l’avait déjà saisi, soulevé, lancé en l’air, avec une force incroyable, presque aussi haut que le clocher de l’église.

Quelque secondes plus tard, il était de nouveau à terre, bien campé sur ses jambes, sans plaie ni bosse – c’est le cas de le dire – car la bosse, elle, avait roulé dans l’herbe, et, en passant la main sur son dos, il le trouva droit comme une planche.

Le lendemain, tout le village était sur le pas des portes pour voir le tisserand se rendre à son travail. Et c’était des « oh! » et des « ah! » et des « c’est-il dieu possible! », des bouches ouvertes et des yeux écarquillés. Le coq de l’église fut-il descendu pour boire que personne n’aurait été plus étonné.
Pendant huit jours, on ne parla pas d’autre chose. François dut raconter son aventure, tout le voisinage et tout les braves gens s’en réjouirent avec lui.

Or il y avait dans le pays un autre bossu; c’était Guillaume Salou, le tailleur. Mais celui-là, personne ne l’aimait, tant il était envieux, méchant, grincheux et de mauvaises manières. Avec cela, avare à tondre un oeuf. Ses yeux brillaient quand on parlait, dans les veillées, du trésor des korrigans. Il en rêvait la nuit.

– J’irai les trouver, moi aussi, se dit-il. J’ajouterai un couplet à leur chanson, et je leur demanderai, comme salaire, tout ce que ce benêt de tisserand a laissé.

La nuit venue, le tailleur ferma sa porte à clef et s’en fut tout seul dans la lande.
Les korrigans crièrent dès qu’ils l’aperçurent :

– Viens avec nous Guillaume Salou, viens danser et chanter avec nous!
– J’arrive, j’arrive, grommela l’autre en entrant dans la danse…

Deux petites mains s’accrochèrent à ses gros doigts et l’entraînèrent dans la ronde:

– Lundi, Mardi, Mercredi, Jeudi, Vendredi, Samedi… chantait les lutins à tue-tête, et Guillaume s’essoufflait à les suivre.
– Holà! Doucement! Pas si vite! hurlait-il

Mais personne n’écoutait.
– Lundi, Mardi, Mercredi, Jeudi, Vendredi, Samedi
– Arrêtez! Arrêtez! si vous voulez que je la complète, votre chanson.

Le roi leva sa baguette et la ronde s’arrêta net.

– Si tu le veux, Guillaume Salou, si tu le veux.
– Eh bien ! voilà :
Lundi, Mardi, Mercredi, Jeudi, Vendredi, Samedi,
Ajoutons le dimanche aussi et la semaine sera finie.
Alors comme la première fois, ce ne furent qu’applaudissement, cris de joie et gambades.
Le tailleur, lui, s’épongeait le front. Il pensait à la récompense qui l’attendait, et déjà oubliait sa fatigue.

– Parlons de choses sérieuses, dit-il au roi, qui s’avançait pour le remercier. Voilà votre chanson achevée c’est un fameux service que je viens de vous rendre. J’espère que vous allez me le payer un bon prix !
– Sois tranquille, mon garçon, répond le roi en souriant. Veux- tu que nous t’enlevions ta bosse comme nous l’avons fait pour François?
– Ma bosse ne me gêne pas. Donnez moi plutôt ce que cet imbécile a laissé.
– Ce que François a laissé ? Tu vas l’avoir tout de suite, dit le roi en éclatant de rire.
– Allez mes enfants, allez, tous à l’ouvrage!

Et voilà le tailleur empoigné, balancé, jeté en l’air comme un paquet de linge sale.
Un instant après, quand il retomba sur ses pieds sain et sauf, les korrigans avaient disparu.
D’argent, il n’y en avait pas plus qu’à la minute précédente. En revanche, il avait deux bosses, l’une derrière et l’autre devant… celle-là même que François avait laissée !

Guillaume Salou, furieux et honteux, n’osa plus reparaître dans le village et quitta le pays pour toujours.

Quand au Korrigans, il faut croire que leur pénitence était finie, puisque nul ne les a revus depuis.

 

Jean Michel Guilcher
d’après un conte traditionnel de Bretagne 
Les classiques du Père Castor

Retour au sommaire