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Conclusion en forme de préambule

 

Nous vous proposons pour terminer cette brève et incomplète histoire du folk et de la danse traditionnelle en France un texte écrit en 1947 par Jean Michel Guilcher dont nous vous avons parlé dans les épisodes précédents.
C’est le préambule d’un livret nommé Dix danses des pays de France, qui détaille avec dessins, textes et partitions 10 danses traditionnelles de différentes provinces françaises, document d’une très grande qualité.

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Ce qu’il faut savoir avant de danser

L’ennui qui se manifeste dans nos campagnes, le divorce toujours plus accusé entre travail et loisirs, le caractère passif et stéréotypé de nos distractions nous permettent mal d’imaginer aujourd’hui l’époque, peu éloignée cependant, où la danse jouait dans la vie sociale du paysan un rôle de premier plan.

Non seulement elle était présente à toutes étapes de sa vie (fiançailles, mariages, fêtes diverses), mais encore elle accompagnait ses principaux travaux ainsi que les étapes marquantes de son calendrier. Souvent même, chacune de celles-ci avait des danses propres : il  en avait de spéciales pour le Carnaval, le mois de mai, la Saint-Jean les semailles, les moissons, les battages, etc… Commandées par le déroulement des saisons, réglées suivant un cérémonial immuable par l’autorité toute puissante de la tradition, elles donnaient à chaque époque de l’année sa physionomie humaine particulière.

Chaque région de notre sol possédait ainsi un riche répertoire de danses («  plus de cent contredanses en une demi-lieu », dit un auteur du XVIII°) dont beaucoup lui était propres et traduisaient fidèlement son tempérament ethnique.

Presque toutes ont disparu aujourd’hui sans qu’un effort sérieux ait jamais fait pour les recueillir. Celles qui sont venues jusqu’à nous mériteraient que nous les sauvions de l’oubli et que nous leur fassions une place dans notre éducation et notre vie sociale.

Quand bien même la danse populaire ne nous offrirait qu’un divertissement sain et agréable, cela devrait déjà lui donner droit à notre considération. La tension nerveuse qui caractérise la vie moderne, le travail scolaire excessif, l’intoxication physique et mentale causée par nos métiers déshumanisés, compromettant gravement notre développement et notre équilibre. C’est pour nous une nécessité vitale de leur fournir un correctif. Nous ne saurions en trouver de meilleur que le mouvement, qui, à condition d’être convenablement choisi, calme et élève l’esprit en même temps qu’il détend, entretient et perfectionne le corps.

La danse populaire nous offre une grande variété de mouvements intelligents, ordonnés et harmonieux. Elle met en jeu notre être tout entier, esprit aussi bien que corps, en nous offrant un moyen de nous exprimer intelligemment par le mouvement. Non seulement le rythme de la mélodie, mais encore la forme même du morceau, son découpage en phrases musicales, commandent les évolutions des danseurs. Cette traduction de la musique de la musique par le mouvement va parfois si loin qu’on peut dire de la danse populaire, plus que de toute autre forme de danse, qu’elle est de la musique rendue visible. Elle nous offre une possibilité d’expression globale, intelligente et ordonnée, parce qu’elle est la traduction simple, fidèle et suffisante, par le mouvement, d’une pensée musicale.

De plus, la danse populaire est une danse de groupe. De là vient sans doute en partie l’intense sentiment de libération qu’elle nous donne. La tyrannie des convenances sociales, qui, chez l’homme « bien élevé », réduit le mouvement au minimum indispensable, cesse de peser sur le danseur. Il se sent à l’aise dans une communauté où tous obéissent au même rythme que lui et sont pénétrés d’une même idée qu’ils expriment librement en commun. Le respect humain cesse de jouer et le sens social y gagne ; chacun doit être prêt a rattraper la bévue du voisin maladroit, trouver assez de simplicité pour conserver sa bonne humeur s’il vient à se tromper lui-même, et jouer dans une ensemble de rôle que sa place particulière lui assigne. Ajoutons que l’action rythmée collective agit sur les exécutant avec une puissance que nous ne soupçonnons pas toujours. La danse populaire a une portée sociale qu’il ne faut pas sous-estimer. Elle devrait avoir sa place, non seulement dans tous les groupements de jeunes, mais encore dans la vie sociale des adultes de tout âge.

Enfin, la qualité de leur mélodies et de leurs mouvement, la valeur d’art de bon nombres d’entre elles, leur accord intime et profond avec nos tempéraments régionaux, leur histoire ; font de nos danses traditionnelles une valeurs culturelle authentique, que seule l’ignorance où nous les tenons aujourd’hui peut nous excuser de négliger.

Leur remise en valeur est loin d’être simple, car c’est bien a tort qu’on les croit faciles. Non seulement les plus belles et les plus caractéristiques de nos danses sont liées à un territoire donné et ne peuvent que difficilement être transplantées, mais encore elles exigent du danseur une sensibilité mélodique et rythmique, un entraînement corporel qu’on ne rencontre qu’exceptionnellement chez le public actuel. Elles ne peuvent être abordées sans préparation.

Cette préparation n’était pas nécessaire autrefois dans les milieu de danseurs traditionnels, car les enfants s’y imprégnaient dès leur plus jeune âge de ces rythmes et de ces mouvements qu’ils n’avaient ensuite aucune peine à rejouer. Mais partout où la tradition s’en est perdue, les hommes se trouvent incapables de retrouver spontanément la plus simple expression ordonnée. Toute une rééducation rythmo-musicale et corporelle est nécessaire… 

Jean Michel Guilcher

 

 

 

 

 

 

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