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François Cavanna nous a quittés le 29 janvier 2014. On l’aimait bien pour sa plume satirique, drôle, vivante et colorée.
Ni musicien ni danseur, il a laissé un texte qui explique son aversion pour la danse.On vous le livre. C’est notre hommage

J’ai atteint mes dix-sept ans, l’âge des bals musette , alors que la France gémissait sous la botte teutonne.
Interdits, les bals. Pas tellement à cause du respect dû aux malheurs de la patrie, mais à cause de Chleuhs, toujours en guerre, eux, qui entendaient que le couvre-feu soit respecté.
Tout le monde au lit à dix heures, lôss !
Alors il y eut les bals clandestins. Le long de la Marne, dans les trous perdus, vers Noisy-le Grand, Chelles, Gournay…
Les copains y couraient, le dimanche, sur leurs vélos parfois sans pneus. Moi, je ne savais pas danser. Mais t’apprendras sur le tas ! Tu verras, ça te vient tout seul ! Où tu crois qu’on a appris, nous ?
Oui, mais eux, ils n’étaient pas paralysés par cet orgueil de hidalgo…
Et bon, je me laisse emmener, nous voilà dans un bastringue perdu, devant des limonades à la saccharine, et les gars aussi sec qui foncent sur la viande et se trémoussent en cadence, coincés comme des harengs, serrant chacun une proie sur son cœur, palpant si la marchandise vaut la peine…
Alors François, qu’est-ce que tu fous ? Lance-toi, merde ! Tiens Ginette, t’es toute seule ? Fais danser ce grand con, ma poule, tu seras un trésor.
Ginette se résigne, m’attend.
Y’a pas, faut y aller.
C’était une petite brune, autant que je me souvienne, avec une indéfrisable et du rouge à lèvres, beaucoup de rouge à lèvre, bien rouge bien gras, soigneusement dessiné en forme de cerise, ça lui faisait une bouche qui remontait jusqu’à toucher le nez, par contre elle n’en avait pas mis aux coins des lèvres, c’était une mode comme ça. Je l’empoigne comme un sac de ciment et je me mets à traîner les pieds en espérant de toutes mes forces que le rythme magique va s’emparer de mon être ainsi qu’il est dit dans les livres et les chansons.
Ginette me fait remarquer, pas spécialement aimable :
– C’est une rumba, vous savez.
– Ah oui ? Tiens donc…
J’essaie de prendre ça légèrement. On est là pour s’amuser, non ? Et je ne demande pas mieux que d’apprendre, moi. Voyons voir. Je regarde bien bien ce qu’elle fait avec ses pieds, et hop, j’en fais autant. Enfin j’essaie. Vachement du.
– Balance-toi, me crie Jean-Jean.
– Quoi ?
– Ton cul ! Fais bouger ton cul !
Il me montre. Un vrai serpent, ce mec. J’essaie. C’est là que j’apprends que j’ai un cul tout raide, soudé d’un bloc, sans tous ces petits os à rotule qui devraient se trouver à l’intérieur.
Je dis à Ginette :
– Vous avez de la patience. Ca doit pas être très drôle pour vous
– Nan.
Mais c’est qu’elle ne rigole pas du tout, savez-vous ? C’est pas ça qui va aider l’adolescence inhibée à s’épanouir dans la confiance en soi…
Je me concentre. Voyons voir. Où il est le rythme ? Suffit de guetter les coups de la grosse caisse. Ah, voilà. La batterie est tellement obsédante que je n’y faisais pas attention. Il paraît qu’on a le rythme dans le sang. Des globules rouges, des globules blancs et le rythme. Ben je dois être déficient. Pourtant je m’applique. Suivre la batterie, ne pas s’occuper du reste. Temps fort… Temps fort… J’en tire la langue. Soudain, Ginette arrête, me dit : « Non, vraiment, c’est pas possible. » Et me plante là.
Elle a fait ça ! Moi qui commençais à me rassurer… Je m’échappe de cette piste d’enfer, je rase le mur jusqu’à la sortie, j’enfourche mon vélo et je me sauve à toutes pédales.
Ce fut mon premier bal. Ce fut mon dernier bal.

 

Voilà… C’était dit… Et bien dit…